Ingrid Diran et Antoine Traisnel

Ingrid Diran (Pacific Northwest College of Art)
Antoine Traisnel (Université du Michigan)

Changement climatique, histoire naturelle, et l’extinction de la pensée dialectique

Dans The Climate of History, Dipesh Chakrabarty affirme que « les analyses marxistes du capital, les subaltern studies et la critique postcoloniale » échouent à rendre compte des conséquences réelles du changement climatique car celui-ci érode la distinction entre temps humain et temps géologique. Dans cet essai, nous soutenons que la crise de la critique marxiste à laquelle Chakrabarty fait allusion est symptomatique d’une menace plus grande que l’Anthropocène fait peser sur nos modes de pensée traditionnels : l’extinction de la critique dialectique.

La notion d’« histoire naturelle » développée par Walter Benjamin et Theodor Adorno constitue une des tentatives les plus rigoureuses de penser la nature et l’histoire de façon dialectique. Pour ces deux philosophes, la nature et l’histoire forment un chiasme de temporalités antithétiques. La juxtaposition de la nature (dans sa continuité) et de l’histoire (dans sa fugacité) dote chaque figure dans laquelle elles coïncident d’une puissance critique considérable. Ainsi, par exemple, Benjamin a-t-il pu écrire, dans un geste à la fois allégorique et critique, que les clients des passages parisiens étaient les « derniers dinosaures d’Europe ». Non seulement ces consommateurs sont-ils pré-historiques, mais leur apparence antédiluvienne mine toute impression de continuité ou de « naturalité » dans le développement du consumérisme. C’est justement sur la lisibilité de cette juxtaposition que l’essai de Chakrabarty se penche. Car dans la mesure où l’Anthropocène implique une convergence des temps humain et géologique, il n’est soudainement plus certain que la charge dialectique que suppose la notion d’histoire naturelle conserve son efficacité. Si le changement climatique efface la distinction entre nature et histoire, fait-il du même coup de la dialectique le dernier fossile d’une époque révolue de la pensée ?

Loin de clore l’affaire, notre présentation se propose d’identifier certaines particularités du discours anthropocénique qui semblent sonner le glas de la dialectique. Nous analyserons tout particulièrement les agencements scalaires et cinétiques qui informent ce discours et l’imaginaire qui l’accompagne. Attentifs à la manière dont la portée planétaire de l’Anthropocène consolide la place de l’anthropos au centre des changements climatiques tout en rendant toute action humaine quasi impuissante face à ces changements, nous montrons comment l’annonce de l’accélération du temps géologique tend à éclipser ce qui dans l’Anthropocène demeure inchangé : la nature de la production capitaliste.

Biographies :

Ingrid Diran est instructrice en arts libéraux au Pacific Northwest College of Art à Portland, dans l’Oregon. Elle a écrit sur divers sujets dans le domaine de la biopolitique, de la théorie critique et de la littérature afro-américaine. Son projet de livre, Mutinous Muteness: Radicalizing Illegibility in Twentieth-Century African American Literature, explore comment le modernisme noir développe une poétique de l’illégitimité qui utilise la présomption de blancheur évidente et invisible contre elle-même. Elle travaille actuellement sur deux nouveaux projets, l’un élaborant une poétique de l’impensabilité à l’ère du numérique, de la biosécurité et de l’Anthropocène, et un autre qui lit en parallèle les travaux de Foucault et Du Bois pour repenser l’histoire de la biopolitique aux États-Unis.

Antoine Traisnel est professeur adjoint de littérature anglaise et comparée à l’Université du Michigan à Ann Arbor. Il a publié sur divers sujets dans les domaines de la littérature américaine, française et allemande, et la philosophie, la théorie critique, les études culturelles, et les post-humanités. Il est l’auteur de deux monographies : Hawthorne: Blasted Allegories (Aux Forges de Vulcain, 2015) et Donner le change : L’impensé animal (Hermann, 2016), écrit en collaboration avec Thangam Ravindranathan. Le projet actuel de Traisnel, Life in Capture: Animal Pursuits in Early America, se penche sur des œuvres littéraires, artistiques et scientifiques allant de Melville à Audubon et de Cooper à Muybridge pour retracer comment la capture d’animaux, au sens littéral et figuré, a composé la logique tacite et la grammaire représentationnelle de la modernité biopolitique.