Amanda Boetzkes

Université de Guelph

Postures écologiques pour un réalisme climatique

Les façons dont nous imaginons et nous répondons aux crises écologiques sont liées de manière centrale à des actes de représentation qui conditionnent la perception. Du coup, l’affûtage de la vision joue un rôle essentiel dans la formation des connaissances écologiques. À ce jour, cette activité esthétique se produit au moment précis où tant les sociétés et les gouvernements que la population générale contestent les connaissances scientifiques sur le changement climatique. En outre, les conditions matérielles de la perception sont remises en cause par des perspectives radicalement étrangères sur lesquelles nous devons maintenant spéculer : les échelles micro et macro des changements anthropogéniques, des transformations géochimiques et atmosphériques aux métamorphoses épigénétiques. Ainsi, une constellation de nouvelles exigences ontologiques et épistémologiques met à l’épreuve l’ancien champ des sciences de la vie fondées sur la « connaissance objective ». Le climato-scepticisme se produit en conjonction avec un réalisme climatique hétérogène.

Par bien des aspects, les débats basés sur des revendications de connaissance produisent une condition délirante : même si on réclame collectivement de faire attention à la crise écologique sous ses formes variées, des formes profondément enracinées de résistance politique délogent les fondements de cette attention pour maintenir les infrastructures existantes qui sous-tendent l’économie du savoir prédominante. Ceci est particulièrement vrai alors que le lieu de la crise écologique devient « climatique » ; une crise de l’air, de l’atmosphère, et dans des phénomènes apparemment dématérialisés. La tension entre une connaissance populaire croissante des changements climatiques et l’inhibition de l’action politique produit une sorte de spasme culturel, dans les termes de Félix Guattari : une mobilisation douloureuse et compulsive des énergies nerveuses, symptomatique à la fois d’un discours intensifié et excitable, et d’une exploitation de ces énergies pour la préservation du corps social. La question devient alors : comment sortir de cette boucle éternelle où on « lit les signes » du changement climatique pour ensuite se faire dire qu’on n’y connaît rien ?

Je discuterai du fait que l’art contemporain propose une alternative à partir de laquelle on peut faire l’expérience et argumenter de la réalité des changements climatiques et de leurs impacts. Je dessinerai une trajectoire qui part d’une forme originelle de déni écologique – le « maquillage » politique courant durant les dernières décennies du 20e siècle, lorsque les gouvernements testaient des produits chimiques dans des villes pauvres d’Amérique du Nord, pour nier ensuite les effets physiques de leur lente violence. Ce déni flagrant est devenu une facette intégrante des formes de déni plus récentes et mieux réparties culturellement qui accompagnent les catastrophes liées aux changements climatiques. Fait important, je ferai cette présentation à travers la lentille des artistes conceptuels. Ainsi, mon ambition n’est pas simplement de proposer une histoire de l’environnement, mais aussi de montrer comment les artistes présentent la crise écologique à travers des sensibilités alternatives qui tentent d’alléger les répétitions spasmiques qui forment la bataille de la vérité sur le climat, et les résolvent dans une re-syntonisation des corps, des connaissances et des échanges. Je considérerai comment l’art accomplit ceci par des propositions d’ambiances et de modes qui ouvrent des possibilités pour naviguer les eaux du nouveau terrain du réalisme climatique. J’examinerai quatre œuvres : Kepone (1993), une vidéo de Tony Oursler, Operation Paydirt (2006 à aujourd’hui) de Mel Chin; Wearable Homes (2004 à aujourd’hui) de Mary Mattingly, ainsi qu’Aya Khai (2015) de Ganzug Sedbazar.

Biographie :
Amanda Boetzkes
est professeure agrégée d’histoire et de théorie de l’art contemporain à l’Université de Guelph. Ses recherches et ses publications portent sur l’intersection des pratiques visuelles et créatives avec les sciences biologiques (en particulier l’écologie et la neurologie). Son premier livre, The Ethics of Earth Art (University of Minnesota Press, 2010), examine le développement de l’Earth Art en se concentrant sur la façon dont l’écologie est passée d’un discours scientifique à un domaine d’intérêt éthique et esthétique. Elle est co-rédactrice, avec Aron Vinegar, de Heidegger and the Work of Art (Ashgate Press, 2014). Elle termine un livre intitulé Contemporary Art and the Drive to Waste, qui examine l’interaction entre l’esthétique de l’art contemporain, les systèmes mondiaux d’utilisation de l’énergie, et le cycle de vie des ordures. Boetzkes a publié dans les revues Postmodern Culture; Art History; Reconstruction: Studies in Contemporary Culture; RACAR; Antennae: The Journal of Nature and Visual Culture et Eflux. Son prochain projet de livre, Ecologicity: Vision and Art for A World to Come, analyse les dimensions esthétiques et perceptives de l’imaginaire de l’état écologique. Elle est actuellement Carson Fellow au Centre Rachel Carson pour l’Environnement et la Société à Munich, en Allemagne.